"Ne vous est-il jamais venu à l'esprit que, s'ils y cherchaient quelque chose de froid, de sombre et de morne, les sages ne seraient pas des sages, mais des ânes !"
Sri Aurobindo
Nous avons essayé de cerner, dans le chapitre précédent, le phénomène NDE sous l'angle particulier de la recherche médicale, mais, par essence même, ces expériences ne sont accessibles qu'a posteriori, sous forme de témoignages. Or, l'étude raisonnée d'un phénomène peut difficilement se contenter de tels matériaux Un témoignage est toujours sujet à caution ; la perception et l'interprétation obligatoirement subjectives d'une expérience surprenante, pour laquelle nul n'est préparé, ne peuvent en rendre compte objectivement. La mémoire a tendance à favoriser les côtés agréables de n'importe quelle expérience au détriment des côtés déplaisants qu'elle préfère oublier. En résumé, nous sommes de mauvais observateurs.
Mais nous allons voir que, sur de nombreux points, les NDE et surtout leurs répercussions se rapprochent de phénomènes décrits depuis des millénaires, mais aussi d'expériences contemporaines 21 sans rapport avec l'imminence de la mort, dont l'étude pourrait alors permettre à la recherche d'avancer sur un terrain plus solide que celui des témoignages.
Si dérangeants que soient ces « effets secondaires » pour notre logique habituelle, ils ont une existence, ne serait-ce que parce que les témoins les rapportent. Aucune étude sérieuse ne peut se permettre de les éluder.
La conception du monde et du sens de la vie, l'échelle des valeurs, le comportement des témoins sont profondément changés après une telle expérience. Quelques citations extraites de témoignages seront plus parlantes qu'une longue explication. D'abord des «impressions de voyage» :
Un témoin parle de "la part de divin qui est en chacun de nous" ; elle a l'impression que "dans cette réalité on vit à moitié, alors que la réalité se situe après la mort", qu'elle définit comme "une naissance à un autre plan, un réveil". Une autre déclare : "en chaque être humain il existe l'étincelle divine", et pour elle "la réalité terrestre est illusion, car nous n'avons pas ici-bas les réelles données pour comprendre le sens de la vie"... "J'ai eu l'impression que mon corps faisait partie de la terre, de l'eau, du ciel, des étoiles, des cailloux, j'étais moi-même, sans doute, et puis surtout j'étais le tout, c'est difficile à expliquer... ce faisant, j'étais... je ne peux même pas dire ni que ce fût de la joie, ni de l'allégresse, c'était une forme de bien-être que je ne pouvais même pas mettre en parallèle avec la béatitude que, du reste, je ne connais même pas"... "Je n'ai pas vu de personnage au bout du tunnel, c'était l'infini", et à propos de l'être humain : "il est tout petit, mais il contient tout, à nous de traverser nos couches et d'aller à l'essentiel, mais peut-on l'exprimer avec des mots ?" Et encore : "en fait je suis persuadée qu'il y a une force cosmique unique d'où nous venons et à laquelle nous retournerons tous un jour"... Un témoin parle de "la plongée dans l'amour infini, cette paix, cette sensation d'amour infini, d'atteindre l'absolu vers lequel vous tendiez, et la lumière merveilleuse et chaude dans laquelle [elle s'est] baignée".
Il ne faut pas oublier que ces expériences sont, de l'avis unanime, très difficiles à faire comprendre à qui n'a jamais rien connu de similaire et, même dans ce dernier cas, les concepts manquent et les mots sont bien pâles et insuffisants. Un témoin, par exemple, avoue "je n'ai parlé à personne de mon expérience pendant longtemps, pour différentes raisons ; d'abord, je ne voulais pas mettre de mots dessus, parce que j'avais l'impression d'en enlever, enlever de là cette splendeur, en fait, parce que c'était... c'était impossible à mettre en mots, ce n'était pas la peine que j'en parle, parce que de toute façon ç'aurait été compris de travers, c'est très très douloureux de porter ça et de ne pas en parler".
Essayez donc de traduire avec des mots une symphonie, pourtant bien terrestre, et de décrire les émotions que vous avez éprouvées en l'écoutant, que va-t-il en rester ?
Pendant une NDE, il semble qu'un accès soit ouvert vers un état de conscience différent, dans lequel une réalité plus vaste, transcendant le temps, l'espace et la matière, englobe la réalité ordinaire. Et apparemment cet accès ne se referme pas totalement après l'expérience. Il semble, comme le formule si bien K. Ring, qu'une semence ait été plantée, libre de germer ou non avec le temps. Quelques citations donnent une idée de ce qu'elle pourrait être : "ma sensibilité s'est développée, rêves prémonitoires parfois, télépathie très souvent. Je décide d'appeler ma mère ou ma fille, ou je pense qu'elles vont m'appeler, et dans les cinq minutes j'ai un coup de fil ; après mon expérience j'ai fait plusieurs sorties hors du corps"... "sensibilité plus développée, possibilités télépathiques, et grande facilité pour la décorporation, possibilité de soigner et d'aider les autres". "La sensibilité est plus grande, j'apprends plus vite, je me concentre mieux, j'ai plus de mémoire et de dons psychiques, mais surtout je cherche à m'incarner et à ne plus me dédoubler ; c'est dans et à travers le corps que l'expérience de la vie se déroule, et nulle part ailleurs." Chez un autre témoin se produisaient "des décorporations de nuit (en sommeil conscient), ce qui me permettait d'aller aider des mourants dans le monde à sortir de leur corps sans peur".
Ces capacités sont parfois un fardeau, car il semble que les phénomènes de précognition concernent le plus souvent des événements à forte charge émotionnelle. Le futur n'est pas toujours souriant et, même si pour eux la mort ne représente que l'abandon d'un corps usagé, certains témoins se passeraient volontiers de voir à l'avance le décès de leurs proches. Par exemple : "je me suis rapidement rendu compte, dans les mois qui ont suivi cette expérience, que je rencontrais des gens et que je savais combien de temps il leur restait à vivre sur cette terre et, croyez-moi, ce n'est pas confortable du tout". Un autre aspect est nettement plus souriant, et plus fréquent aussi : de nombreux témoins s'aperçoivent qu'ils ont la possibilité d'aider et de soigner leurs semblables (I'altruisme et la compassion sont des leitmotiv dans les témoignages) : "je développe de plus en plus le fait que je suis un canal de guérison, que l'énergie divine de guérison passe à travers le canal que je suis". Les techniques employées sont diverses (imposition des mains, impression d'agir sur le "corps subtil", chamanisme et psychothérapies "sauvages" - mais efficaces -, accompagnement des mourants). Nombreux aussi sont les témoins faisant état de synchronicités à la suite de leur expérience (Jung définit ainsi ce concept : "la synchronicité signifie d'abord la simultanéité d'un certain état psychique avec un ou plusieurs événements extérieurs qui apparaissent comme des éléments parallèles signifiants par rapport à l'état subjectif du moment, et - éventuellement - vice-versa" 9).
La NDE semble, en donnant à la conscience la possibilité d'avoir des liens moins étroits avec le corps, être à l'origine d'OBE fréquentes comme chez ce témoin qui, cloué au lit après un grave accident, vivait une OBE presque toutes les nuits. Pendant ces expériences, il avait la sensation d'une identification totale à ce sur quoi se portait son attention (si, dans une forêt, il s'intéressait à un arbre, il devenait cet arbre, ses feuilles, ses racines, son histoire).
Ces quelques exemples donnent l'impression que les NDE se rapprochent de ce qu'ont pu éprouver les mystiques de tous temps, aussi bien chrétiens, gnostiques que soufis, bouddhistes, et védiques.
Mais si toutes les traditions font référence à cet éveil à une conscience plus élevée, une l'a particulièrement codifié, et a aussi mis au point des techniques permettant de l'atteindre.
Il existe dans la tradition hindoue une « énergie », une force évolutrice, appelée kundalini, symbolisée par un serpent lové à la base de la colonne vertébrale, dont l'éveil puis l'ascension ouvrent d'abord des centres appelés chakras (ils sont 6 ou 7 selon les sources, répartis le long de l'axe du corps) ; puis, ayant atteint le dernier, situé au sommet du crâne, ils éveillent la conscience à une réalité supérieure (Jung fait ici aussi figure de précurseur puisqu'il avait organisé, en 1932, un séminaire sur la kundalini.
Voici ce qu'en dit Lilian Silbum 22 : "la kundalini, cet axe dressé au centre même de la personne et de l'univers, est à l'origine de la puissance de l'homme dont elle draine et épanouit la totalité des énergies. Mais, plutôt que sur les pouvoirs extraordinaires acquis par son intermédiaire, les partisans des systèmes [...] mettent l'accent sur l'apaisement et l'harmonie vivante qu'elle confère. L'énergie mystérieuse qu'éveille le yoga de la kundalini se révèle cependant d'une violence inouïe et ne peut être manipulée sans faire encourir un réel danger." Pour Tara Michael 13, 14 : "Quand kundalini dort dans le muladhara [le premier, et le plus bas situé des chakras] l'homme est éveillé au monde. Mais quand elle s'éveille pour s'unir à Siva, l'homme s'endort au monde et ne fait plus qu'un avec la conscience infinie au-delà des formes".
Il est facile d'effectuer un rapprochement entre l'apaisement et l'harmonie dont parle Lilian Silbum, et les récits des témoins de NDE, et "ne faire plus qu'un avec la conscience infinie" est une impression pour le moins fréquemment rapportée (même si elle est difficilement descriptible). Quant aux pouvoirs (ou siddhis) que l'éveil de kundalini conférerait, il s'agit très exactement de ceux que présentent de façon spontanée de nombreux témoins (accès à des modes d'information et d'action transcendant le temps (précognition), l'espace (télépathie, clairvoyance), et la matière (dons de guérison, psychokinèse), etc. Quant au danger, nous verrons que certaines expériences sont particulièrement perturbantes, physiquement et psychologiquement.
Avant d'aller plus loin, une mise au point s'impose. Nous touchons maintenant au domaine spirituel, qui est bien au-delà des mots, au-delà aussi de l'expérience commune. Il n'est pas question ici de comparer, ni surtout de chercher à expliquer un domaine où l'expérience ne peut être qu'intime, non partageable et bien au-delà des possibilités humaines d'analyse et de compréhension. Mais il est toujours du plus grand intérêt, quand un phénomène nouveau est mis à jour, de regarder dans le passé pour voir s'il n'a pas déjà été décrit par une autre culture, avec d'autres concepts. C'est bien le cas pour les INDE, qui forment la base du Livre des morts tibétains (Bardo-Thödol) mais il semble que l'expérience prise dans son ensemble, c'est-à-dire en tenant compte de ses répercussions, permette d'aller plus loin, dans la mesure où les NDE présentent de nombreux points communs avec les expériences, dites transcendantales, que nous allons aborder en explorant le concept d'éveil de kundalini.
Le rapprochement avec ce dernier a déjà été fait par Kenneth Ring qui le développe dans un ouvrage passionnant 19, et les phénomènes physiques en relation avec ce phénomène ont été étudiés par Lee Sannella 20, 1. Bentov 2 et H. Motoyama 16. Bentov propose en outre un modèle explicatif que nous verrons plus loin. La littérature contemporaine traitant de ce sujet foisonne d'exemples d'éveils, le plus souvent partiels, parfois extrêmement perturbants. S'il s'agit bien d'une naissance à une conscience transcendante, elle semble aussi douloureuse que notre naissance à ce monde !
Ces expériences sont liées à la pratique du yoga, bien sûr, mais aussi à la pratique de la méditation, de techniques respiratoires, du biofeed-back cérébral, et les NDE ne représentent que l'une des causes possibles à l'origine de l'éveil de cette « énergie ». Elles ne sont pas, loin s'en faut, une expérience nécessaire, ni suffisante pour assurer cet éveil. Il s'agit peut-être aussi de tout autre chose, mais les comparaisons sont troublantes et cette piste mérite d'être explorée. La place manquant pour faire plus qu'un travail de déchiffrage, nous allons passer rapidement en revue quelques témoignages contemporains, puis le modèle "physio-kundalini" de Sannella et Bentov, le modèle explicatif de ce dernier, et enfin proposer un début d'hypothèse fondé sur des rapprochements troublants qui peuvent éventuellement déboucher sur une recherche clinique expérimentale.
Gopi Krishna, un brahmane hindou ayant reçu un enseignement occidental, n'avait rien d'un mystique, La pratique régulière de la méditation était le seul lien qu'il avait gardé avec la tradition hindoue. Un matin, méditant sur un lotus lumineux au sommet de son crâne, il perçut une sensation étrange mais plaisante à la base de la colonne vertébrale, sensation qui disparaissait et revenait avec les fluctuations de l'attention qu'il y portait. Reprenant sa concentration avec la détermination de ne pas s'en laisser distraire, il perçut à nouveau la même sensation s'étendant vers le haut. Brusquement, raconte-t-il, "avec un rugissement semblable à celui d'une cataracte, je sentis un flot de lumière liquide envahissant mon cerveau par la colonne vertébrale... L'illumination se fit de plus en plus éclatante, le rugissement plus fort, j'eus une sensation d'oscillation, d'ébranlement et tout à coup je me sentis glisser hors de mon corps, entièrement entouré d'un halo de lumière... J'étais maintenant intégralement conscience, immergé dans un océan de lumière, simultanément conscient et pleinement présent en chaque point... baigné dans la lumière et dans un état d'exaltation impossible à décrire". Ce n'était que le début d'une expérience qui allait durer des années, des moments d'exaltation alternant avec des périodes de doute et de dépression qu'il raconte et développe dans plusieurs ouvrages 10, 11.
Hiroshi Motoyama, un scientifique japonais, décrit son expérience 16 survenue à la suite de pratiques de yoga et de pranayama (techniques respiratoires) pendant plusieurs mois: "j'avais une sensation de chaleur dans la région du bas-ventre... soudain une énergie incroyable se précipita à travers la colonne vertébrale jusqu'au sommet de ma tête, et, bien que cela n'ait duré qu'une seconde ou deux, mon corps lévita à quelques centimètres du sol. J'étais terrifié, mon corps entier était brûlant, et des maux de tête atroces m'empêchèrent de faire quoi que ce soit de la journée. Quelques mois plus tard, je commençai à avoir des rêves prémonitoires, de fréquentes expériences extrasensorielles (télépathie) se produisirent. Mes souhaits semblèrent commencer à se réaliser spontanément". A ces talents vinrent s'ajouter des phénomènes de clairvoyance s'accentuant avec l'éveil progressif des différents chakras. Quelque temps après, raconte-t-il, "je vis une sorte de chaleur-énergie montant du coccyx jusqu'au cœur le long de la colonne vertébrale [...]. La kundalini continuant son chemin, du cœur jusqu'à la tête [...], je quittai mon corps par le sommet du crâne, et je gagnai une dimension supérieure [...], je possède depuis un don de guérison psychique". Dans le même temps, il subit de profonds changements sur le plan psychologique, perdant en particulier tout attachement aux biens matériels. Avec l'éveil d'un autre chakra (visuddha chakra, situé dans la gorge), il devint capable, dit-il, de voir le passé, le présent et le futur "dans la même dimension".
Lee Sannella, psychiatre, est reconnu comme un des spécialistes de ces phénomènes. Il décrit 20 de nombreux cas similaires dont voici quelques exemples. Une artiste de 50 ans, après plusieurs années de méditation transcendantale, commença à ressentir des fourmillements dans les bras et de la chaleur au niveau des mains. Elle ne put dormir pendant plusieurs jours, des flots d'énergie semblaient embraser son corps. Elle rêva à plusieurs reprises que sa conscience quittait son corps, un son continu et fort apparut dans sa tête, des crampes dans ses gros orteils furent suivies d'une sensation de vibrations dans les jambes. Ces vibrations montèrent jusqu'au bas du dos, puis de là jusqu'au crâne, donnant l'impression que ce dernier était enserré par un bandeau. Sa tête commença à se mouvoir spontanément, puis son corps entier fut pris de mouvements sinueux. Les fourmillements se répandirent ,montant depuis le cou vers le crâne, le front puis la face. Elle perçut une lumière brillante accompagnée d'une sensation de félicité et de joie. Les fourmillements continuèrent leur chemin vers la bouche et le menton. Elle eut, durant cette période, des rêves de musique céleste. Les sensations descendirent ensuite dans la gorge, la poitrine et l'abdomen ; elle avait l'impression d'un circuit qui se fermait, l'énergie montant le long de la colonne vertébrale et redescendant par la poitrine et l'abdomen... Toute cette expérience était accompagnée de forts "harmoniques" sexuels. Depuis, elle se sent reliée à ce qu'elle perçoit comme son "soi supérieur", qu'elle définit connue un centre d'elle-même inébranlable et insensible aux vicissitudes de la vie quotidienne. Interviewée par Sannella, elle déclare :
"Ce centre me guide, il en émane une paix et une impression d'être en contact, en la comprenant, avec l'essence des choses «telles qu'elles sont» ... il me donne aussi un sens d'unité avec toute vie, d'où découlent amour et joie d'exister. Des «synchronicités» quotidiennes font de la vie un chemin semé de miracles d'harmonie et donnent un sentiment de confiance totale dans un guide infaillible... Je me sens en contact avec moi-même et avec la source de toutes choses." Autre exemple : une psychologue de 34 ans pratiquait différentes formes de méditation quand elle commença à ressentir des sensations mélangées de fraîcheur et de chaleur dans la poitrine et la gorge. Les vibrations commencèrent au niveau du pelvis et de là montèrent dans son dos jusqu'au cou... elle entendait un chant d'oiseau clair dans sa tête, et sentit des fourmillements dans sa gorge... Quelques mois après cet épisode, durant une méditation, elle se sentit plus grande de soixante centimètres que sa taille normale, et eut l'impression de voir depuis un point situé au-dessus de sa tête. Puis elle commença à avoir des céphalées, qui semblaient liées au fait qu'elle essayait de régulariser le flot d'énergie qu'elle sentait en elle. Des picotements commencèrent à remonter le long de son épine dorsale jusqu'au cou ; elle percevait en même temps à l'intérieur de son crâne une lumière qu'elle pouvait aussi suivre le long de sa colonne vertébrale. L'énergie et les picotements, passant sur son front, se focalisèrent au-dessous du menton. Elle avait l'impression d'une ouverture au sommet du crâne. Plus tard, elle commença à ressentir des ondulations et parfois de violentes secousses dans son corps. Elle avait l'impression d'être peu à peu purifiée et équilibrée. Elle a acquis depuis des capacités de guérison, une sensibilité aux émotions, sentiments, troubles physiques et psychologiques des autres, qu'elle utilise dans sa pratique courante avec ses patients.
Ces phénomènes sont, bien sûr, inhabituels et peu connus, mais ils concordent parfaitement avec ce qui est décrit dans les ouvrages consacrés à la tradition du yoga de la kundalini, et correspondent bien à ce qui est vécu pendant l'éveil de cette «énergie», qu'il soit spontané ou suscité par la pratique du yoga, du pranayama ou de la méditation 23.
Que disent d'autres traditions ? On trouve, dans le Livre des morts égyptien, un "symbole du fluide vital, du serpent de feu qui se trouve dans l'épine dorsale. C'est ce fluide, qui est le souffle de la vie que le prêtre transmet en imposant ses mains sur la nuque du défunt que l'on veut réchauffer et recouvrir de la chaleur d'Isis". Le serpent est, dans cette tradition, le symbole de l'éternité et de la réincarnation, et est censé permettre l'acquisition de pouvoirs magiques.
Pour les taoïstes chinois, "l'énergie ne fait pas que circuler dans les méridiens : elle se concentre en certaines zones reliées par des forces : les «trois champs de cinabre»... Le champ de cinabre supérieur prend naissance au niveau du point curieux Inn Trang (entre les deux sourcils)... Le champ de cinabre moyen, ou «Palais écarlate», se situe sur la poitrine. Le cœur en forme le centre. Il sert de moteur à la circulation des énergies. Le champ de cinabre inférieur, troisième centre énergétique, se projette à trois travers de doigt au-dessous du nombril. La maîtrise des respirations permet d'espérer atteindre la transmutation de l'énergie mentale en un élixir d'or s'écoulant goutte à goutte par le canal médian et se mêlant à l'énergie ancestrale et au Ki. En une gerbe flamboyante, la substance née de la fusion du Ki, de l'énergie ancestrale et de l'énergie mentale, s'élevant par le canal central jusqu'au creuset supérieur, brise l'orbite universelle du Tao en une floraison d'or et d'argent, de soleil et de lune".
Encore un exemple ? Un anthropologue, Richard Katz, a étudié une peuplade vivant dans le désert du Kalahari, les !Kung (les ! et / correspondent à des phonèmes particuliers à leur langue). Cette tribu pratique un rituel semblant avoir de nombreux points communs avec ce que nous venons de voir : celui-ci a pour but d'éveiller, d'"enflammer" le "N/um" afin d'atteindre un état nommé "!Kia", dans lequel des possibilités extraordinaires apparaissent, en particulier pouvoirs de guérison, vision à distance, marche sur le feu, etc.
Le N/um est dit résider dans le creux de l'estomac ; quand il est réveillé, il monte depuis la base de la colonne vertébrale jusqu'au crâne, permettant alors d'atteindre l'état !Kia : "vous sentez quelque chose d'effilé dans votre colonne vertébrale, qui monte progressivement... puis la base de votre colonne se met à fourmiller, fourmiller, fourmiller... alors dans votre tête vos pensées ne sont plus rien". Comment ce phénomène est-il provoqué ? "Vous dansez, dansez, dansez, puis N/um vous soulève dans votre ventre, et vous soulève dans votre dos, et vous commencez à frissonner... N/um vous fait trembler, il est chaud. Vos yeux sont ouverts, mais vous ne regardez pas autour de vous, Votre regard reste tranquille et vous regardez droit devant. Mais quand vous êtes dans !Kia, vous regardez autour de vous, parce que vous voyez tout, parce que vous voyez les problèmes de tout le monde... Une respiration rapide et superficielle, voilà ce qui fait se redresser N/um... puis N/um se répand dans tout votre corps, du bout des pieds jusqu'aux cheveux."
Toutes ces descriptions sont suffisamment concordantes pour laisser soupçonner l'existence d'un phénomène universel, bien réel, dont certaines traditions semblent rapporter le "mode d'emploi".
Plus étrange est le fait que des personnes ayant vécu une NDE décrivent les mêmes symptômes, suivis des mêmes conséquences. Barbara Harris a détaillé son expérience dans un livre 7 et son cas est étudié en détail par K. Ring 19 : environ un an après sa NDE, elle commença à se plaindre de céphalées et de sensations de pression dans la tête. Elle travaillait au service d'urgences d'un hôpital, quand elle s'aperçut par hasard, en lissant une couverture sur une vieille dame pour la calmer et la réchauffer, que ses maux de tête disparaissaient. "Je pouvais sentir cette pression qui montait dans ma tête, mais elle s'en allait toujours dès que je posais mes mains sur un patient. Je ne peux toujours pas l'expliquer, mais soigner les autres m'aidait aussi en retour. Et une fois les maux de tête disparus, je rentrais chez moi en étant complètement rechargée, alors que j'avais travaillé huit heures d'affilée... Je savais que c'était parce que je posais mes mains sur ces gens. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m'apportait une formidable quantité de plaisir et d'énergie". Quelque temps après, elle commença à percevoir des "poches" de chaleur dans diverses parties de son corps : "mon gros orteil devenait brûlant, ou une zone de chaleur se développait au niveau de ma hanche droite, alors que la peau autour restait fraîche". Elle commença à percevoir des éclats lumineux qu'elle croyait être des éclairs d'orage, jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive qu'elle seule les voyait. Ses mains devenaient parfois brûlantes et, dit-elle, "une nuit je perçus des picotements dans mon gros orteil gauche, qui remontaient le long de ma jambe.. .. une sensation d'énergie, comme celle que je sentais pouvoir passer par mes mains, mais cette fois elle se mouvait le long de ma jambe pour s'étendre ensuite de l'autre côté, puis aux deux bras. Un fourmillement à la base de ma colonne vertébrale commença à remonter le long de celle-ci". La même expérience se reproduisit pendant plusieurs nuits, puis "l'énergie monta droit le long de l'épine dorsale, mais quelque part au-dessus de la région du cœur, elle disparut du dos pour rejoindre ma face en passant comme à travers un tube creux. Je sentis ce flot traverser ma tête, puis j'eus la sensation que l'énergie retournait vers le bas avant de revenir par le même chemin, comme si je la recyclais". Autre épisode intéressant, elle eut un jour une OBE chez son médecin qui la traitait pour calmer les douleurs résiduelles de son intervention chirurgicale. Détendue, elle reposait sur la table d'examen, et le seul bruit qu'elle entendait était celui de la ventilation. Elle raconte : "tout à coup, j'ai vu mon corps en bas sur la table, et le ronronnement du ventilateur était identique au bruit que j'avais entendu quand j'étais dans le tunnel". On peut aussi noter des épisodes où elle vécut à l'avance des scènes qui se déroulèrent dans la réalité exactement comme elle l'avait vu.
1. Bentov et L. Sannella ont regroupé les symptômes que nous venons de survoler sous le nom de physio-kundalini. On peut les classer sous trois rubriques :
- Symptômes sensoriels : fourmillements, vibrations ou sensation d'"énergie" localisées puis montant le long de la colonne vertébrale, redescendant ensuite dans la poitrine et l'abdomen, sensations orgasmiques (purement sexuelles ou se répandant parfois dans tout le corps), douleurs débutant et cessant brutalement, sensation de froid ou de chaleur dans diverses parties du corps, perception de sons divers, de lumière intérieure illuminant parfois le corps.
- Symptômes moteurs : mouvements spontanés des mains et du corps, contractions involontaires (anus, abdomen et gorge), altération du rythme respiratoire, blocage ou paralysie soudaine de certaines pailles du corps.
- Symptômes psychologiques : joie ou extase soudaine, accès d'anxiété ou de dépression, accélération de la pensée, expansion de la conscience au-delà des limites corporelles.
Un examen superficiel de ces divers phénomènes peut bien entendu donner à penser qu'il s'agit de troubles cérébraux pathologiques (certains patients, présentant ces symptômes ont d'ailleurs, un peu vite, été classés et traités comme psychotiques. Krishna et Sannella estiment tous deux qu'environ 30 % des malades étiquetés psychotiques ou schizophrènes sont en fait victimes d'un "éveil" pathologique. G. Krishna cite en exemple les personnages appelés avahoots en Inde et mastanas en Perse, qui combinent dons extraordinaires de clairvoyance, schizophrénie et psychose maniaco-dépressive à des degrés divers). Mais on peut remarquer qu'une psychose se traduit en particulier par la perte de l'estimation de la réalité et des troubles de l'identité, qu'on ne retrouve pas dans les expériences précitées. Si certains symptômes font penser à l'épilepsie par leur localisation et leur déroulement, on peut préciser qu'une crise comitiale est toujours le signe d'une souffrance cérébrale, due à un foyer irritatif (traumatique, tumoral ou vasculaire). Quand la crise est généralisée, il s'agit d'un événement dramatique de courte durée entraînant en particulier une perte de connaissance et une amnésie post-critique. Aucune pathologie de ce type n'a été retrouvée pour expliquer ces phénomènes. Il ne faut pas oublier que la progression des symptômes dans les expériences d' "éveil" s'étale sur des mois ou des années. Mais le point important est dans le fait que ces expériences mènent bel et bien à une transformation allant dans le sens d'une évolution personnelle telle que la tradition hindoue la décrit. Une conscience élargie, la sensation de faire partie d'un tout, des capacités inexplicables de guérison, de clairvoyance, de télépathie, de précognition, de sensibilité aux autres sont couramment décrites à la suite de ces expériences. Celles-ci, même si elles sont le plus souvent perturbatrices pour ceux qui les vivent et sont inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances, n'ont rien de pathologique. Comme toujours, pour des phénomènes touchant à la conscience et à l'essence même de ce que nous sommes, nous manquons de repères pour mesurer quoi que ce soit.
Mais on peut néanmoins essayer de cerner une voie de recherche qui serait abordable par les techniques que nous possédons.
Il faut maintenant rappeler la façon dont le cerveau perçoit les sensations tactiles et thermiques (figure 1 et 2). A chaque partie du corps correspond, au niveau du cortex cérébral, une zone où l'influx nerveux se projette. La principale aire sensitive du cortex se situe en arrière de la scissure de Rolando (qui sépare le lobe frontal du lobe pariétal) et chaque partie du corps y est représentée en fonction de l'importance de son innervation et non de sa taille, ce qui explique que la main occupe une surface supérieure à celle du tronc. En avant de l'aire sensitive, sur l'autre versant de la scissure de Rolando, se situe l'aire motrice, où le corps est représenté de façon similaire. Si une stimulation directe (électrique par exemple) est appliquée sur l'aire du cortex correspondant à la main, elle sera perçue comme provenant de celle-ci. Au niveau de l'aire motrice, la même stimulation provoquera un mouvement du membre correspondant. La figure 2 représente ce qu'on appelle l'homonculus sensitif, où l'on voit bien de quelle façon le corps est représenté : en remontant, on trouve la zone génitale, le membre inférieur, la hanche, le tronc, le bras et la main, la tête, la face puis le larynx et une zone correspondant aux sensations infra-abdominales. Or, dans les expériences que nous venons d'évoquer, les sensations décrites suivent très exactement ce trajet (il est à noter qu'il s'agit du trajet inverse de celui de certaines crises comitiales). Itzhak Bentov, qui avait le premier remarqué cette analogie, propose 2, 20 un modèle explicatif dans lequel des ondes acoustiques stationnaires de basse fréquence, créées par la résonance de l'ondée sanguine dans l'aorte, se propageraient jusqu'aux ventricules cérébraux, et de là stimuleraient le cortex, le polarisant électriquement et provoquant les sensations perçues dans l'ordre qui a été décrit. Il a procédé à des mesures qui semblent bien montrer, dans certains cas, l'existence de ce type d'ondes acoustiques au niveau de l'aorte et des ventricules, mais il semble difficile d'établir un lien de cause à effet entre celles-ci et les expériences décrites.
Il est néanmoins évident que les symptômes décrits semblent correspondre à un phénomène intéressant directement le cortex. On retrouve en effet, en corrélation avec les phénomènes sensitifs (vibrations, picotements ou "énergie" montant jusqu'au crâne puis redescendant par la gorge et l'abdomen) des mouvements spontanés (décrits par la tradition yogique sous le nom de kriyas) pouvant aller de simples secousses ou tremblements jusqu'à des mouvements et des postures très précis des mains (mudras) ou du corps (asanas), et à des perceptions sensorielles, comme si ce phénomène avait tendance à diffuser hors de l'aire sensitive.
Revenons donc à la représentation corticale de la sensibilité. Le "circuit" le plus souvent décrit est noté CI sur la figure 2 : il part de la zone où est représenté le pied, remonte le cortex jusqu'au bas du dos, redescend le long du lobe pariétal, suivant le dos, le bras, la tête, la face, le larynx, pour finir dans une zone correspondant aux sensations intra-abdominales. Dans la tradition, on distingue deux formes de kundalini : une forme inférieure (adhakundalini) qui est une descente de l'énergie depuis la luette ou la gorge jusqu'au inuladhara (le chakra le plus bas situé) et urdhvakundalini qui est une montée de l'énergie depuis ce même chakra. Il semblerait que ce circuit (qui pour Bentov se boucle ensuite suivant C2, ce qui correspond bien à la description de certains cas) soit parcouru en entier dans les expériences spontanées, ou quasi spontanées (c'est-à-dire à la suite de pratiques n'ayant pas l'éveil de kundalini pour but particulier).
Mais les témoignages que nous venons de voir ne se limitent pas à des sensations physiques parcourant ce circuit. Nous allons maintenant essayer d'élaborer une hypothèse de travail à partir d'autres similitudes avec la topographie corticale, et plus généralement avec ce que l'on sait du traitement de l'information au niveau cérébral. Voyons, en effet, ce que rapportent les témoins, après en général plusieurs expériences suivant ce circuit. Pour cela (cf par exemple l'expérience de Gopi Krishna), revenons aux figures 1 et 2, mais en suivant maintenant le trajet noté C 3 : si le phénomène cortical, au lieu de se boucler, continue à diffuser vers le lobe temporal, on trouve sur son passage l'aire 41 qui est l'aire auditive ("un rugissement semblable à celui d'une cataracte") puis, plus en arrière, le lobe occipital, qui correspond au cortex visuel ("un flot de lumière liquide, l'illumination se fit de plus en plus éclatante"). A proximité de l'aire auditive, on retrouve la projection de fibres provenant du vestibule, qui est l'organe de l'équilibre ("j'eus une sensation d'ébranlement, d'oscillation") et, pour finir : "et tout à coup je me sentis glisser hors de mon corps". Là, il faut revenir sur les travaux du neurochirurgien Wilder Penfield, que nous avons déjà rencontré dans le chapitre précédent. Au cours d'interventions neurochirurgicales (où dans certains cas le patient n'est pas endormi, ce qui lui permet de guider le chirurgien), il a pu stimuler certaines zones du cortex qui semblaient bien provoquer une expérience hors du corps 17. Et ces zones, notées par des cercles sur la figure 1, sont situées sur la. première circonvolution temporale, au niveau de la scissure de Sylvius, à la périphérie de l'aire auditive ! Il est à remarquer que le début d'une NDE ou d'une OBE est, précisément, fréquemment associé à la perception d'un fort bruit.
Itzhak Bentov compare le circuit bouclé (CI et C2) au serpent Ouroboros, qui se mord la queue.
Mais l'éveil de kundalini est symbolisé par un serpent qui s'éveille de son sommeil et se détend 1. La "kundalini dressée" ne serait-elle autre que ce même Ouroboros ayant enfin ouvert la bouche ?...
A titre d'analyse, nous pouvons dire que tout se passe comme si diverses pratiques (tendant en particulier à minimiser la perception du monde extérieur) telles que le yoga, la méditation, le pranayama pouvaient progressivement créer (ou révéler en les rendant fonctionnelles) de nouvelles connections neuronales sur un plan "horizontal" au niveau du cortex cérébral. La perception de ce fonctionnement serait alors responsable des phénomènes que nous venons de décrire, tant sur les plans sensitif et moteur que sensoriel. Il serait alors logique de supposer que les gestes (mudras), poses corporelles (asanas) et altérations du rythme respiratoire (pranayama) que pratiquent les yogis résulteraient de l'observation, dans l'antiquité, d'"éveils" spontanés (dont ces phénomènes moteurs sont un des corollaires), leur reproduction étant censée, par réciprocité (l'effet devenant la cause), éveiller la kundalini.
Imaginons maintenant qu'il existe une zone cérébrale - au sens large - (il faudrait plutôt parler d'un "mode de fonctionnement") permettant, en état de veille normale, la focalisation de la conscience sur les stimuli provenant des organes des sens, et donc sur le monde extérieur (de façon imagée, ce serait la zone permettant l'"accrochage de la conscience" dans la matière). Ce qui s'en rapproche le plus semble être l'hippocampe, qui est le dernier relais des informations sensorielles et permet leur intégration temporelle et spatiale : il reçoit en effet (par l'intermédiaire du cortex entorhinal) l'ensemble des informations "instantanées" (visuelles, tactiles, auditives, etc.) qui ont été traitées par les aires corticales correspondantes, et permet, en les liant dans une sorte de "mémoire de travail", l'appréhension du présent dans un contexte global. Sans ce travail, ce que vous lisez ne serait qu'une suite de mots sans lien entre eux. C'est l'hippocampe qui vous permet, en gardant en mémoire les mots qui précèdent, de comprendre le sens de cette phrase.
L'excitation corticale produite par les "néo-connections" serait susceptible, en se propageant, d'atteindre et de stimuler des afférences inhibitrices de cette zone (ce serait en fait ces afférences que Penfield aurait découvertes au niveau du lobe temporal et rien n'interdit d'envisager une hypothèse selon laquelle les zones découvertes par ce dernier seraient susceptibles de provoquer une libération d'endopsychosines qui, précisément, bloquent certains récepteurs - NMDA - très nombreux an niveau... de l'hippocampe !), permettant alors une "libération" de la conscience en lui donnant accès à une réalité différente, hors des limites corporelles et spatio-temporelles. Au cours des NDE, deux possibilités existent : une inhibition active par une libération d'endopsychosines dans un but de neuroprotection, ou la cessation de la stimulation permanente de cette "zone" pourraient être responsables du même phénomène, expliquant ainsi la similitude des deux expériences, en particulier au niveau de leurs répercussions psychologiques et spirituelles.
On peut noter bien d'autres analogies avec la tradition. Nous avons vu au chapitre précédent que les explorations neurophysiologiques des OBE semblaient montrer qu'elles survenaient préférentiellement entre deux états de conscience. Or voici ce que dit Abhinavagupta dans le Tantraloka, cité par L. Silbum 22 : "comment les souffles recouvrent leur nature cosmique : le souffle commence par s'intérioriser à la jonction de deux états que nous qualifierons de crépusculaires car avec eux la pensée cesse. Ainsi entre veille et sommeil, ou au réveil, quand on est encore assoupi, les souffles inspiré et expiré se reposent dans le cœur et le yogi éprouve une première félicité".
Nous avons vu aussi le mode d'action de la kétamine (on peut noter à ce propos que des essais d'utilisation thérapeutique de cette dernière - à doses infra-anesthésiques - sur des patients psychotiques ont donné de remarquables résultats 26 et mériteraient d'être poursuivis) et de ses analogues endogènes, qui semblent avoir un effet sur la conscience par le biais du blocage des récepteurs NMDA et d'une modification de la LTP.
On peut à ce propos faire une remarque qui mériterait d'être approfondie : les enregistrements EEG de yogis expérimentés montrent durant la méditation une prépondérance de rythmes lents, d'abord alpha puis thêta (ce dernier n'est retrouvé à l'état de veille que chez 1 % des adultes). Nous avons vu aussi que plusieurs études EEG avaient montré, durant certaines OBE, une prépondérance du rythme thêta.
Ce dernier est en quelque sorte l'"horloge" qui synchronise le traitement de l'information par l'hippocampe : des chercheurs 25 , en étudiant les phénomènes de mémorisation chez le rat, ont mis en évidence le fait que la LTP, au niveau des récepteurs NMDA de l'hippocampe, dépendait de la présence, précisément, du rythme thêta. Une stimulation par des trains d'impulsions synchrones et en phase avec le rythme thêta favorise la LTP, alors que la même stimulation en opposition de phase semble l'inhiber.
Le rythme thêta hippocampique a été étudié chez plusieurs espèces animales. Il correspond à un comportement d'exploration et, surtout, on a remarqué que sa fréquence est corrélée avec les manifestations physiques de ce comportement (mouvement des vibrisses, de la tête, mouvements respiratoires).
Or, parmi les moyens traditionnellement décrits comme permettant d'atteindre des états de conscience transcendants, la maîtrise de la respiration est omniprésente.
Chez les !Kung, "une respiration superficielle et rapide, voilà ce qui fait se dresser N/um".
Le Vijnanahhairavatantra, cité par L. Silbum, est encore plus explicite : "lorsqu'on fait échec au flot tout entier des activités sensorielles au moyen de l'énergie du souffle qui s'élève peu à peu, au moment ou l'on sent un fourmillement, le suprême bonheur se propage" (Il n'est pas question de réduire cela à de simples exercices d'hyperventilation, dont les effets sont bien connus, pour la simple raison que de nombreux exercices de pranayama consistent à ralentir les mouvements respiratoires et non à les accélérer).
On retrouve les mêmes techniques chez les moines du mont Athos, avec la pratique de l'"hésychasme", qui consistait en exercices respiratoires associés à la répétition des mots Kyrie eleison ("Seigneur, aie pitié").
Nous avons vu plus haut, à propos de la tradition taoïste, que "la maîtrise des respirations permet d'atteindre la transmutation de l'énergie mentale". Voici un texte du Vllle siècle, attribué au moine taoïste Lu-Yen. Pour le comprendre, il faut savoir deux choses :
- le même idéogramme chinois possède simultanément les significations "cœur" et "conscience"
- cet idéogramme est lui-même incorporé dans celui qui signifie "respiration".
"Sache que la respiration procède du (cœur/conscience). Ce qui sort du (cœur/conscience) est le souffle. Quand le (cœur/conscience) est en mouvement, la puissance du souffle se développe. Celle-ci n'est autre que la transformation de l'activité du (cœur/conscience). Quand ce dernier bat vite, il se produit une imagerie qui va de pair avec la respiration, car ces deux mouvements interne et externe se répondent l'un l'autre comme un son et son écho."
"Chaque jour, d'innombrables battements de (cœur/conscience) ont lieu, et nous éprouvons autant de pensées-images. La limpidité de l'esprit intérieur en est obscurcie, comme par des cendres éteignant la pure flamme d'une bûche. L'esprit humain pourrait-il être vidé d'images ? On ne saurait vivre sans cette imagerie. Parallèlement, pourrait-on ne pas respirer ? Évidemment non. Voici donc la façon de transcender ces contraintes. Puisque le souffle et le cœur (ou la conscience) sont intimement liés, la circulation de la lumière se fait par mise à l'unisson des deux rythmes 27."
Un autre rapprochement peut être fait avec des pratiques posturales ou dynamiques (danse chez les !Kung, rotation chez les derviches tourneurs, etc.) qui ont toutes pour résultat une stimulation inhabituelle du labyrinthe, l'organe de l'équilibre. Il a été démontré (A. Costin et al.) qu'une stimulation labyrinthique chez l'animal au repos pouvait provoquer l'apparition d'un rythme thêta hypersynchrone et d'amplitude augmentée, ou au contraire, si cette stimulation est appliquée après stimulation de l'hippocampe, inhiber le train d'ondes (post-décharge hippocampique) qui s'ensuit normalement.
Les observations faites sur l'animal ne sont pas automatiquement transposables à l'homme, bien sûr, mais il semble y avoir là un faisceau convergent de faits qui pourraient permettre de cerner la "physiologie" des états de conscience, modifiés ou non. Les structures que nous venons d'explorer, et en particulier l'hippocampe, font en effet partie du cerveau mammalien, que nous avons "en commun" avec tous les mammifères. (Durant l'évolution se sont superposés le cerveau reptilien, puis le cerveau mammalien, et enfin le néocortex, propre à l'homme et constitué par le développement des lobes frontaux.) Il est donc tout à fait possible qu'un "circuit" archaïque mettant en relation le rythme respiratoire et le rythme thêta hippocampique, démontré chez l'animal, soit toujours, en quelque sorte, à notre disposition. Si donc il s'avère que la maîtrise volontaire du rythme respiratoire ou une stimulation labyrinthique peuvent influencer le traitement de l'information au niveau de l'hippocampe, ce dernier se retrouve réellement à la croisée de tous les chemins que nous venons d'emprunter ! (Le point commun de toutes ces observations étant peut-être la possibilité d'isoler la conscience du flux d'informations dont les organes des sens la saturent en permanence.)
Un travers fréquent des Occidentaux qui ont étudié la kundalini a été de vouloir à tout prix faire correspondre les différents chakras avec des organes, des plexus nerveux 12 ou des glandes endocrines, ce qui semble être une vue pour le moins réductrice. Il n'est pas question ici d'essayer, d'une façon similaire, de réduire ces observations à une anomalie ou à un phénomène purement neurologique, ce qui n'expliquerait en rien les expériences apparemment transcendantes qui s'ensuivent. Les expériences que nous venons d'étudier se situent à la frontière entre le monde extérieur et la conscience. Or ce qui, dans le corps, est assimilable à cette frontière, est bien le cortex et ses connections avec le système limbique et l'hippocampe. Pour ce qui concerne,, par exemple, les perceptions sensorielles décrites lors de l'"éveil de kundalini", il est probable (et la réciproque l'est autant) que tout phénomène affectant le fonctionnement de la conscience, dans la mesure où celle-ci est "rattachée" à la matière, peut affecter l'interface entre les deux et donc être ressenti selon la géographie corticale. Il est possible aussi que ces phénomènes n'affectent pas que la conscience, mais aussi le corps par l'intermédiaire du système nerveux. On peut, par exemple, envisager que l'"éveil" des chakras, autant qu'une symbolisation "corporelle" d'états de conscience de plus en plus élevés, soit en correspondance avec des conflits ou blocages psychologiques ou psychosomatiques qui seraient révélés (et parfois résolus) par l'action progressive de la kundalini (ce qui est d'ailleurs sous-entendu dans la littérature traditionnelle).
Il semble donc que les NDE fassent partie de ce vaste ensemble d'expériences souvent qualifiées de transcendantes que l'homme a de tout temps plus ou moins connu et surtout recherché.
Le point important est que de nombreuses traditions ont codifié les moyens divers, reposant sur une connaissance empirique de ce que nous appelons de nos jours neuro- et psychophysiologie, qui permettent apparemment de favoriser leur survenue. Cela n'explique en rien leur contenu ni leur signification, et encore moins le pouvoir transformateur qu'elles semblent avoir sur ceux qui les ont vécues, mais l'étude raisonnée de ces techniques à la lumière de nos connaissances actuelles pourrait permettre d'explorer un peu plus - et de manière moins empirique - ce qui est l'essence de l'homme, la conscience.
Ne confondons donc pas la carte avec le territoire. Considérant que l'étude des traditions anciennes, à la lumière de cette nouvelle grille de lecture, peut être riche d'enseignements, nous avons simplement tenté de définir une voie de recherche dont l'avenir décidera de la validité, et non de donner une explication à des phénomènes dont les implications semblent ouvrir une porte sur l'infini.
1. Avalon A. (sir John Woodroffe), La Puissance du serpent, Dervy livres, 1985.
2. Bentov 1 ., Stalking the Wild Pendulum, Destiny Books, 1988.
3. Carr D., « Pathophysiology of Stress Induced Limbic Lobe Dysfunction : A Hypothesis for NDErs ». the Journal of Near Death Studies, 2, 1982. Ronald Siegel a proposé une hypothèse similaire.
4. Gabbard G. et Twemlow S. W., With the Eyes of the Mind, Praeger, N. Y., 1984.
5. Gabbard Ci., Twemlow S.W., Jones F.C., the Out of Body Experience : Phenomenology (traduit dans Monroe R., Fantastiques Expériences de voyage astral, Laffont, 1990).
6. Grof S. et Halifax J., La Rencontre de l'homme avec la mort (l 976), Éd. du Rocher. 1982.
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